Kiara en Anathor (2)
“Le serpent était dans ta sacoche n’est-ce pas ?”
Mokkimy avait enfin retrouvé son équilibre bien qu’elle boita beaucoup et pu commencer à récupérer les objets éparpillés autour d’eux.
Kiara avait l’air soulagée de la voir à peu près vivante, elle regardait le ciel étoilé cherchant un détail dans la nuit.
La chapardeuse en profita pour glisser dans sa besace les dards empoisonnés, ils pourraient toujours servir se dit-elle. Autour d’elle se trouvait également le corps inerte de la créature, et une arbalète de poignet dissimulée à côté de deux petits flacons sur le rebord d’un tonneau. Elle pris le tout et s’approcha de l’homme loup.
Elle réprima un frisson en touchant sa peau grise et poilue, il n’avait qu’un ceinturon de cuir noir avec une petite bourse presque vide autour de la taille. Décevant pour les risques pris. Mais avant de rejoindre sa sauveuse qui l’attendait un peu plus loin, elle remarqua que l’hybride avait son poing gauche fermé.
Avec dégoût, la chapardeuse entreprit d’ouvrir ses griffes tranchantes. Les mains en sang, elle y arriva enfin, et prit discrètement le petit objet qu’il lui avait volé.
Elle repoussa avec dégoût son bras poilu mais regretta son geste quand elle aperçut un tatouage sur son épaule. C’était plus une trace de brûlure ancrée dans la peau qu’un tatouage d’ailleurs, la jeune ménestrel prit dans sa besace une feuille de parchemin et une mine grise qu’elle frotta sur le parchemin positionné sur le tatouage en relief. Un dessin apparu à la surface du papier qu’elle remit discrètement dans sa poche, et repartit rejoindre la femme au serpent. Elle devait avoir une discussion avec elle. Toutes les deux soupirèrent de soulagement en poussant la porte de la taverne Il était déjà tard quand les deux semi elfes entrèrent. La taverne commençait à se vider et les ivrognes avaient roulé depuis bien longtemps sous la table.
Mokkimy avança la première à une table tout au fond près de la cheminée. Là elles seraient tranquilles pour parler. Elle savait qu’elle devait être franche avec Kiara, elle le serait si elle posait les bonnes questions. Toujours dire la vérité mais ne dire qu’une partie de la vérité, trouver le juste équilibre, telle était sa devise.
La chapardeuse s’assit dos au mur, là où elle pouvait scruter toute la salle si besoin, et sans quitter Kiara du regard, elle attendit qu’elle prenne la parole. D’un geste machinal, Kiara posa son arc de façon à pouvoir le saisir rapidement. Elle examina rapidement l’intérieur de la taverne, les tables étaient pratiquement toutes occupées. Personne ne semblait avoir fait trop attention à elles, au plus un regard à leur entrée.
Kiara caressa la tête de son serpent qui comprit que la cape n’était pas une protection suffisante pour lui et regagna sa sacoche.
“Bon, buvons aux frais des assassins. Je t’invite pour le premier verre. Je vais goûter une de leurs bières, j’en ai entendu parler loin d’ici. Et toi ?”
Mokkimy sourit
“Non pas de bière, une tisane plutôt. Tu paies la première j’offre la suite. A la mémoire des assassins !”
Kiara attendait visiblement que je continue sur ce qui me tenait tant à coeur.
“N’as tu rien découvert d’étrange sur les cadavres ? Les lames noires n’attaquent pas au hasard…”
Kiara fixait fermement les flammes dans l’âtre. La chapardeuse soupira et continua…
“Je te remercie de m’avoir sauvée la vie, je ne l’oublierais pas. Selon le code d’honneur des ménestrels, je dois rembourser par trois fois ma dette…”
Kiara n’avait pas détourné le regard que Mokkimy cherchait à croiser.
“Donc, par le serment que j’ai prêté au début de mon apprentissage, et par Kalator le juste, j’accepte de te servir en toute loyauté, ne jamais te voler ou t’attaquer, et attendre que par trois fois je te sauve la vie ou que tu me libères de mon engagement. Et…”
Kiara la fixa enfin, la ménestrel en profita pour plonger dans son regard en toute sincérité…
Mokkimy vit des souvenirs douloureux, une grande dévotion pour ses amis animaux et aussi quelque chose d’autre, quelque chose qu’elle n’arriva pas à traduire sur le moment. Elle se promit d’y réfléchir pendant ses heures de méditations. Le silence devenait pesant. La chapardeuse dut faire un effort de volonté pour continuer.
“Et… en plus de ce serment d’allégeance, j’aimerais aussi que tu acceptes mon amitié et ma reconnaissance pour ton geste.”
Maintenant, c’était à la Mokkimy de fuir le regard de la femme au serpent. Signe de faiblesse pensa-t-elle. Elle se concentra de nouveau sur Kiara et s’obligea à la regarder dans les yeux.
“Je n’ai rien fait… C’est lui”
Kiara montra d’un geste vague sa ceinture où la forme de Korili se devinait.
“Si tu veux vraiment servir quelqu’un, cherche ailleurs. Je n’ai pas besoin de garder des dettes.”
Kiara savait que le brun or de ses yeux devaient sûrement être en train de se nuancer de noir, réaction habituelle et incontrôlée quand elle s’agaçait ou menaçait…
“Pour le reste, …. J’accepte, mais attention à toi si tu vient à changer d’avis.”
Kiara ne cherchait pas d’amies, ni de protecteurs, ni même de compagnons. Mais elle ne voyait pas de problème à accepter une vraie amie… si elle pouvait vraiment lui faire confiance. Et elle ne voyait pas de fourberie ou de fausseté dans les yeux de Mokkimy.
Des éclats de voix s’élevèrent et troublèrent la routine des conversations… Kiara et Mokkimy se tournèrent vers l’origine du vacarme, et virent un elfe en discussion animée avec l’aubergiste. Kiara reporta son attention sur Mokkimy.
“Bien. Tu peux me dire maintenant ce que tu as récupéré dans la main de l’homme loup ? Ensuite nous pourrions aller prendre une chambre, et si tu me laisse un peu de temps je pourrai te préparer des soins… Je connais bien les effets des plantes, et j’en ai toujours en réserve dans mes affaires.”
Mokkimy était soulagée, il n’y avait rien de plus difficile que de parler avec franchise à une presque inconnue. Au moins elle aurait respecté le code d’honneur même si Kiara avait refusé ses services. Ce sera mieux ainsi pensait-elle, je pourrai proposer mon aide à l’aubergiste pour mes services de ménestrels. Par contre, pour l’instant elle avait d’autres choses à faire. Par exemple se dépêtrer du piège de la vérité. Que Kalator me vienne en aide pensa t-elle…
“Hum, toujours deux coups d’avance et un espion aérien pour remplacer les yeux que tu n’as pas derrière la tête…”
La semi elfe sourit de l’allusion.
Ce que l’homme loup tenait dans sa main m’appartenait, il m’a fouillé lorsque j’étais semi consciente. Pourtant cela n’a pas une grande valeur. C’est une pièce où le symbole de Kalator est gravé, elle a été faîte par mon père, elfe, il y a des années. Il me l’a confié peu de temps après le début de mon apprentissage et je la porte comme souvenir de lui.
Kiara fronça les sourcils…
“Non je ne sais pas si il faisait parti d’une guilde, je soupçonne à la limite un culte secret de Kalator le juste, mais il est étrange que cette pièce prenne tant de valeur… Tu devineras qu’il a été assassiné. Je me souviens qu’il m’avait fait travaillé à la construction d’une légende autour de cette pièce. Je te la réciterai demain matin.”
Kiara ne l’avait pas interrompu une seule fois. Curieusement elle scrutait l’origine de l’animation de tout à l’heure.
La voyageuse écoutait les paroles de l’elfe, mais rien d’important. Elle regarda ensuite Mokkimy, dont la voix a faibli au fur et à mesure. La semi elfe ménestrel a pali. “Bon, il est grand temps de soigner tes plaies, nous n’avons que trop tardé !”
Après avoir demandé une chambre et une bassine d’eau, Kiara prépare deux cataplasmes et une tisane pour Mokkimy qui s’est allongée sur un des deux lits.
“Voilà, celui là sur la morsure plus profonde, ça devrait l’empêcher de s’infecter. Et ces autres plantes sur les plaies superficielles pour calmer et cicatriser. Bois ça, ça t’aidera à dormir, la douleur devrait s’atténuer un peu.”
Kiara posa la coupe de tisane sur une table en bois brut. Personnellement, elle hésiterai à boire quelque chose qu’elle n’aurait pas fait elle-même, même après leur discussion en bas et avoir fait connaissance… Prudence élémentaire. Elle ne voulait pas forcer Mokkimy, à elle de voir.
Elle s’allongea à son tour sur lit restant, après avoir laissé Korili sortir de sa sacoche et s’installer en tête du lit. Une dague sous la cape repliée sous sa tête, elle ferma les yeux, mais continua d’écouter les mouvements de l’étage et les échos des voix de la salle commune. Mokkimy était épuisée, elle savait qu’elle ne tiendrai pas longtemps sans se soigner. Elle s’était laisser faire quand Kiara l’avait soignée et elle lui en était reconnaissante.
Elle se doutait bien que la femme au serpent ne s’endormirai pas tout de suite, comme elle d’ailleurs…
La jeune chapardeuse avait suivi des yeux tous les mouvements de sa nouvelle amie et vérifié qu’aucun de ses gestes n’étaient destiné à être mauvais pour elle. Prudence élémentaire se disait elle.
Mokkimy resta silencieuse pendant tout le traitement et hésita à boire la tisane posée à côté d’elle… Kiara avait toujours été honnête avec elle… Pourquoi donc se montrait-elle si méfiante ?
Après une petite demi heure d’attente où Kiara s’était allongée, la ménestrel plongea la main dans sa besace, ses doigts fins agrippèrent une petite boîte où étaient rangées des fioles et des sachets d’herbes diverses.
Elle prit délicatement une pincée de poudre qu’elle versa dans la tisane et bu le tout d’un trait.
Elle eut juste le temps de ranger la boîte avant de s’endormir profondément. Mokkimy fut réveiller par le chant du coq le lendemain matin. Le lit de Kiara était déjà vide mais elle ne s’en étonna pas.
Elle se pencha sur ses plaies qui étaient en voie de guérison. Elle retira ses pansements de la veille et étala sur chacune de ses blessures du sable gardé précieusement dans une de ses fioles. Elle remit de nouveaux bandages par dessus et s’habilla.
Puis, la semi elfe se dirigea vers la salle commune de l’auberge et commanda une tisane pour elle et une bière pour son amie.
Quelques minutes plus tard, Kiara revint.
La voleuse entra dans l’auberge et vit Mokkimy attablée au même endroit que la veille. Elle lui fit un bref signe de tête, et s’assit face à elle. Elle but la moitié de sa chope d’un trait.
“Il y a de l’agitation sur la place. On pourrait aller y faire un tour après ?”
Mokkimy but doucement sa tisane brûlante, puis se leva.
Kiara finit sa bière et l’imita.
L’aubergiste vint demander quelques pièces puis les deux amies partirent vers la sortie.
La porte de l’auberge grinça abominablement. Mokkimy et Kiara avançaient pressées par le temps pour assister aux animations de la place.
Plus d’hommes loup à l’horizon, la ménestrel avançait en paix entre les gens, et projetait de contribuer à la fête par ses chants et sa musique.
Un sifflement au dessus d’elle retentit comme un salut matinal Kiara siffla en retour pour saluer Irithel. Lors de sa première sortie matinale il n’était pas dans le coin… Il préférait la forêt.
Contrairement à son amie qui semblait très à l’aise parmi la foule, Kiara n’aimait pas les gens. Elle maudissait intérieurement tout ceux qui l’obligeaient à s’écarter pour ne pas être bousculée. Ses yeux avaient pris une couleur sombre, presque noire. Elle ne supporterai pas ça longtemps…
Un groupe d’enfants les dépassèrent en courant en criant :
“Le Prince !! Le Prince arrive ! C’est moi qui le verrais le premier !!”
Kiara vit apparaître la grande place au bout de la rue. Elle distingua une grande statue, et surtout une foule énorme… C’est bien parce que la bibliothèque est par là… pensa t’elle en se frayant un chemin de plus en plus sinueux parmi les gens…
Les deux semi elfes arrivèrent enfin sur la grande place…
… Les gens s’étaient tous groupés à l’issue d’une grande rue et des éclaireurs du fameux Prince arrivaient de ce côté…
Mokkimy regarda les passants se grouper et en profita pour se mêler à eux. Elle prit son luth et chantonna doucement :
Au trentième jour de mai
Sonne à la gloire des forains
Le jour où toutes races sont rassemblées
Où les dieux partagent le même pain
Un vieillard sage assis dans l’ombre
Rencontre un jeune chapardeur
Qui plutôt que jouer dans les décombres
Vient le rejoindre et chanter avec coeur
L’équilibre du royaume d’anathor
Fier de ses rois et chambellans
Couronnés par le grand Kalator
Pour que justice soit rendue pendant l’an
Ce jour là, habitants de cette terre
Virent gredin et vieillard
Echanger de main en main pièce de fer
Gravée à l’honneur du riche et du rare
Un chant universel émanait de cet objet
Sans qu’aucune note ne trahit
Partition sans voix qui contait
L’étrange légende que voici :
Jimballë ni amo kele fir
Chanitaë ibel uron
Royasa ku redemo nir
Jimballë gelemno don
Jimballë ni amo kele fir
Jimballë s’en va mourir
Dans le reflet du lac au néant
Homme ou femme, qui peut le dire ?
Disparu à l’aube des temps
Tel est la mystérieuse chanson de Jimballë
Que trop peu de sages connaissent
Bien que Kalator le juste la grava a jamais
Dans les livres, paroles qui jamais n’apparaissent
Qui donc de notre époque saurait la traduire
Elle chante à grand bruit la joie
Sans que cela à notre vie puisse nuire
Joie des hommes liée au malheur de la foi
Accompagnée d’un éclat de mort
Où d’une tombe retentit un rire
Toujours douloureux, et plus sinistre encore
Que tous les ménestrels ne pourraient le dire
Vingt mots venus de par les âges
Peuplant les oreilles de nains elfes et hommes
De la bouche même de Kalator le sage
Vingt mots inconnus de nains elfes et hommes
Voici comment va se terminer cette légende
La morale est à tous cachée
A tous ceux qui la demande
Par une serrure divine protégée
Ce trentième jour de mai
Béni par les cris des forains
S’achève sous le ciel étoilé
Vieillards et jeunes, main dans la main.
A la fin de la chanson, Mokkimy s’aperçut qu’elle avait été séparée de Kiara par la foule, la jeune ménestrel l’imaginait bien entrain de pester contre les gens. Elle sourit dans le vide à cette pensée. Pourvu qu’elle ait réussi à entendre ces paroles, il était plus discret de se mêler aux autres que de la fredonner dans une auberge emplie de personnes plus curieuses les unes que les autres. Kiara regarda Mokkimy disparaître dans la foule. Ménestrel, ce ne serait vraiment pas un métier pour elle. Beaucoup trop de gens.